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Recherche-action permanente à la Villeneuve de Grenoble

Plusieurs initiatives de recherche-action urbaine se sont déroulées à la Villeneuve de Grenoble réunissant des chercheurs, d'associations et d'habitants.

Published onNov 28, 2023
Recherche-action permanente à la Villeneuve de Grenoble
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Ces expériences renouent avec une histoire longue du territoire de la Villeneuve qui a été forgé par l'expérimentation sociale dans le prolongement du courant coopératif et des pédagogies nouvelles. L'implantation de structures universitaires au cœur du territoire représente également un symbole fort en faveur du positionnement des chercheurs aux côtés des habitants des quartiers populaires.

Pour décrire les expériences de ces dernières années, nous avons choisi comme point de de départ l'expérimentation du community organizing à partir de 2010. Cette expérience a ensuite été prolongée de diverses manières dont la création de l'Atelier Populaire d'Urbanisme (APU) inspirées des méthodes de l'advocacy planning. Au fil du temps, des nouvelles relations se sont nouées entre des habitants, des membres d'associations et des chercheurs travaillant dans le domaine de l'architecture, la géographie et l'urbanisme. Ces liens se sont diffusés auprès d'un nombre d'acteurs significatifs à travers l'Université Populaire Villeneuve (UPV). Ces expériences ont joué un rôle modeste mais significatif dans le positionnement des universités du territoire sur la recherche-action participative.

Dans ce chapitre, nous cherchons à préciser les conditions d'émergence des recherches-action réalisées ces dernières années à la Villeneuve de Grenoble. Nous sommes partis de notre propre implication dans le développement de la recherche-action sur le territoire en assumant le caractère situé et subjectif de ce récit. Puis nous avons cherché à donner une place importance aux entretiens menées avec une pluralité d'acteurs et à une recherche documentaire.

Ce chapitre démarre par un rapide retour sur l'expérimentation du community organizing pour rappeler l'ancrage dans les prolongements de la sociologie de Chicago. Cette expérience fondatrice pour l'association (Next) Planning a contribué à l'émergence de nouveaux mouvements citoyens dans les quartiers populaires de Grenoble. Nous reviendrons ensuite sur le contexte de la rénovation urbaine de la Villeneuve de Grenoble où des habitants ont commencé à interpeller des chercheurs pour les aider à construire un projet urbain alternatif. Nous évoquerons la création d'un groupe de travail pour renforcer les universités et la Villeneuve qui a engendré la création d'une université populaire et plusieurs expériences de pédagogies coopératives. Puis, nous terminerons cette exploration des relations réciproques par la construction des plaidoyers sur le Droit à la Ville et en formulant quelques perspectives pour les futures recherches-actions urbaines.

L’expérience fondatrice du Community Organizing

Au cours de l’été 2010, huit personnes ont décidé de fonder à Grenoble le projet Echo (l’Espace des Communautés et des Habitants Organisés). Ce projet a été construit notamment pour répondre aux limites de a démocratie participative notamment les services de démocratie participative dans les collectivités et le travail social. Dès le démarrage de l’initiative, la place de la recherche faisait l'objet d'un débat qui visait à inscrire l'expérience dans le prolongement de la sociologie expérimentale de Chicago. Il ne s'agissait pas d'une recherche-action au sens précis du terme mais la dialectique entre la recherche et l'action était déjà présente. Cette expérimentation a aboutit à la naissance de l’Alliance Citoyenne en décembre 2012. visant à « développer le pouvoir d’agir » des habitants dans l'agglomération grenobloise.

L'Alliance citoyenne met en pratique les méthodes dites de community organizing, expérimentées puis consolidées à partir des années 1930 aux États-Unis par l’activiste Saul Alinski formé au sein du département de sociologie de Chicago. Tout au long de l'expérimentation menée par ECHO, le groupe a bénéficié de la présence d'Hélène Balazard qui menait une thèse sur l'organisation London Citizens. Ses recherches ont été très précieuses pour la mise en œuvre du travail de terrain.

Au cours de l'année 2010, l'équipe ECHO est allée passer une semaine à Londres pour découvrir et se former au community organizing. Tout au long de l'expérimentation, Hélène Balazard avait un rôle attentif à la mise en œuvre du travail de terrain. Elle apportait de la distanciation aux organisateurs grâce à ses retours et analyses. Hélène Balazard a également joué un rôle important dans la diffusion de l'expérience de Grenoble en organisant une conférence internationale à l'ENTPE à Vaulx en Velin intitulé « le community organizing : développer le pouvoir des citoyens ?1 ». Cette conférence a réuni plusieurs centaines de personnes dont des habitants, des militants, des chercheurs français et étranger. Pour beaucoup, il s'agit d'un moment fondateur pour la diffusion des méthodes de l'empowerment en général et du community organizing en particulier.

Le contexte de la rénovation urbaine de la Villeneuve

Deux fondateurs de l'Alliance Citoyenne impliqués dans le soutien aux mobilisation des habitants de la Villeneuve ont décidé de créer l'association Planning en 2012. L'objectif était de compléter les avancées méthodologiques dans l'organisation des mouvements d'habitants par l'expérimentation des méthodes de l'advocacy planning que l'on traduit parfois par « urbanisme participatif »). L'association Planning a alors rejoint la mobilisation des habitants de la Villeneuve qui faisaient face à un vaste projet de rénovation urbaine de leur quartier qui visaient notamment à démolir plusieurs immeubles de logements sociaux. Cette rencontre a aboutit à la création d'un Atelier Populaire d'Urbanisme (APU) en référence à l'expérience emblématique de l'Alma Gare que était connu par un habitant impliqué dans les structures d'éducation populaire.

La présence des universités d'architecture, de géographie et d'urbanisme à la Villeneuve a rapidement été envisagée comme une opportunité pour renforcer l'Atelier Populaire d'Urbanisme (APU). La présence de l'université dans la plaine sud de Grenoble est ancienne. En 1979, la construction de l'école d'architecture avait déjà pour objectif de ne pas isoler les fonctions universitaires du reste de la ville. Le projet architectural et urbain de l'école d'architecture construite par Simonet visait l'intégration des équipements à la ville. Elle était traversée par une rue piétonne, la galerie des Baladins, pour que les habitants puissent participer à la vie de l'école, et réciproquement. Au fil du temps, les difficultés non surmontées ont conduit l'école à se replier sur elle-même et s'isoler de son environnement immédiat. La question de la place de l'université a été de nouveau soulevée à la fin des années 80 lors du dispositif "développement social des quartiers". En 1990, un concours international d'idées a permis de choisir un architecte conseil chargé de réfléchir au développement de l'université sur l'ensemble de l'agglomération, ont suivi une étude nationale sur ce thème et un colloque intitulé "l'université et la ville", à Grenoble. Finalement, l'urbanisation du quartier Vigny Musset aboutira à la création de la Cité des territoires regroupant l'institut de géographie alpine et l'institut d'urbanisme de Grenoble, à quelques centaines de mètres du quartier de l'Arlequin.

Les habitants se sont notamment demandés si les chercheurs qui travaillaient dans les universités pouvaient les aider pour faire entendre leurs voix dans le projet urbain. Ils ont commencé par rédigé une lettre pour solliciter les chercheurs à les aider à construire un contre-projet. Cette lettre diffusée au sein de l'école d'architecture et de l'institut d'urbanisme n'a pas suscité de réponse. Malgré cette interpellation infructueuse, l'association Planning à continuer à s'interroger sur le rôle des universités :

« Je ne savais pas comment m'y prendre : Fallait-il solliciter un rendez-vous ? A qui s'adresser ? Est ce qu'il existe un service aux habitants? Finalement j'ai utilisé des techniques d'observation participante : j'ai commencé à prendre des cafés, déambuler dans les halls et couloirs, croiser quelques regards et établir des relations. Peu à peu, des liens se sont créés même si souvent les chercheurs se demandaient quelles étaient les raisons de ma présence».

Contrairement aux recherches-action menées par des universitaires qui sortent de l'université pour étudier des luttes urbaines, le cas de l'Atelier Populaire d'Urbanisme constitue le chemin inverse.

François Dubet avait remarqué que la marche d'approche d'un chercheur est souvent ponctuée de stratégies de négociation pour que les habitants acceptent sa présence: « dès qu'un mouvement est organisé, il faut, pour l'étudier, obtenir un « laissez-passer » de la part des dirigeants, il faut convaincre les militants de bien vouloir se laissez approcher. Le chercheur est donc tenu de donner de véritables gages quant à sa sympathie à l'égard d'un mouvement qui n'a jamais demandé à être objet d'étude 2».

Dans la situation inverse de la Villeneuve, les stratégies de négociations pour trouver une porte d'entrée au sein des universités ne sont pas moins difficiles : « à l'université, si tu n'es pas étudiants, chercheurs ou agent d'entretien, il est très difficile de justifier ta présence. Au mieux, on tolère ta présence aux côtés des étudiants et doctorants mais il est très difficile d'approcher les chercheurs qui travaillent dans les domaines liées à l'urbanisme ou l'architecture. Il est encore plus difficile d'essayer de les impliquer pour se positionner sur un projet urbain contesté ». On touche ici à la question fondamentale de la place de l'université de la société qui devrait être une arène ouverte à tous les citoyens.

Renforcer les relations entre les universités et la Villeneuve

Après plusieurs mois de tâtonnements, les actions de terrain menées par l'Atelier Populaire d'Urbanisme (APU) ont attiré l'attention de quelques chercheurs et étudiants. « On sentait un intérêt de la part des chercheurs mais aussi une frilosité de s'impliquer réellement aux côtés des habitants. Il a fallu chercher un thème général qui suscite à la fois l'intérêt des habitants mais aussi des chercheurs » Un groupe de travail s’est alors formé pour réfléchir aux liens entre Villeneuve et les institutions universitaires. Ce groupe était constitué à la fois d’enseignants-chercheurs et d’étudiants de l’IGA, de l’IUG et de l’ENSAG, ainsi que de représentants des associations grenobloises Modus Operandi et Planning. Tout le monde partageait la vision que l’université ne devrait pas fonctionner «hors sol», qu’elle devrait tisser des liens avec les territoires et mettre les savoirs au service des citoyens. Le groupe s'est interrogé sur la finalité de la recherche en sciences sociales ainsi que sur les pédagogies dites «participatives» avant de se lancer dans diverses activités à caractère expérimental pour au-delà des frontières qui existeraient entre les institutions universitaires et Villeneuve

Le banc a été une première expérience de terrain menée entre des membres de Planning, des habitants et des chercheurs à la Villeneuve : « la première action portait sur un conflit d'usage entre des habitants et des services techniques au sujet d'un banc. Pour les jeunes, c'était le lieu où ils passaient du temps à discuter, en bas de chez eux ; certains voisins dénonçaient que c'était un lieu de trafic, alors que les services techniques estimaient cet espace difficile à nettoyer. Ils décidèrent alors de « murer » le banc provoquant la colère des jeunes qui nous interpellèrent pour nous faire part de la situation. Nous avons alors passé un après-midi à discuter avec les différents protagonistes pour entendre leurs points de vue, mais la police est intervenue au même moment et un membre de notre équipe a été interpellé ! Il aurait certainement été préférable que cela se passe autrement, mais le banc est devenu le symbole de la rencontre entre les habitants et les chercheurs, une sorte de « métaphore de l'immersion » : un objet qui offre un oint de vue, une orientation pour regarder le monde, un appel à ne pas se contenter de traverser les territoires mais de prendre le temps de s'établir pour faire partie du paysage 3».

Pendant quelques semaines, ce banc est devenu un objet relationnel, facile à transporter qui pouvait aussi bien être déposé dans la cour de l'université que sur la place du marché. Le banc a été utilisé à plusieurs reprises pour discuter sur le toit d'un parking silo où des habitants avaient commencé à cultiver des parcelles d'agriculture urbaine et en bas d'une montée dans la galerie de l'Arlequin.

Ce groupe de travail a été l'origine d'un séminaire intitulé : « les institutions universitaires du pôle Sud de Grenoble dans leur territoire Renforcer les liens entre l'université et la Villeneuve ». L'objectif était d'approfondir les liens existants entre les chercheurs, les habitants et les associations. Il s'agissait de concrétiser la vision d'une université socialement responsable et donc sensible aux questions émanant du territoire dans lequel elle est implantée et esquisser des pistes sur les possibilités d'une recherche commune entre habitants, associations et universitaire aussi bien au niveau méthodologique que sur les sujets de recherche. La publication « les tours d'en face : renforcer le lien entre Université et Villeneuve 4» retrace les échanges de ce séminaire.

Les travaux de l'Atelier Populaire d'Urbanisme (APU) ont également suscité l'intérêt du Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA) qui a financé l'écriture de l'ouvrage « Plaidoyer pour Villeneuve ». Au fil du temps, les relations entre les habitants, les associations et les chercheurs se sont développés. Des enseignants-chercheurs ont commencé à inciter leurs étudiants à mieux connaître la Villeneuve et éventuellement s'impliquer dans les associations locales. Ce réseau de relation a formé un nouvel espace public qui correspond tout à fait aux mots de Michel Anselme lorsqu'il parlait du Petit Séminaire : « On voudrait montrer ici que l'énigme de la vitalité, de la force de cette expérience réside dans ce flux, bientôt devenu maelström, de contacts, d'échanges, de rencontres d'interactions quotidiennes qui, des habitants aux institutions en passant par les intervenants sociaux, les visiteurs et ceux qui ont mené cette expérience, a fait de cette cité un lieu où la vie éclatait de toute part 5». Ce foisonnement de relations a été à l'origine de nouveaux partenariats et initiatives  que nous allons présenter. Nous commencerons par présenter la création de l' université populaire, puis des initiatives menées avec des étudiants de licence et master et enfin les coopérations menées dans le cadre des campagnes pour le Droit à la Ville.

L'université populaire de la Villeneuve

L'université populaire est un lieu d’échanges et de débats qui part des ressentis des habitant.es des quartiers Sud de Grenoble. Elle a émergé dans la continuité des relations entre des chercheurs, des associations et des habitants puisqu'elle avait déjà été formulée lors du séminaire de 2014. Alors qu'on se demandait comment concrétiser cette proposition, les attentats de Charlie Hebdo ont suscité une telle émotion qu'il était vital de mettre des mots sur les tensions qui traversaient la société. Plusieurs rencontres informelles ont lieu sur la place du marché de l'Arlequin autour du slogan « Je suis Charlie » et de ses controverses6. Des habitants et des associations ont proposé d'ouvrir un espace de débat en créant une université populaire.

L'objectif était de prendre en compte des dynamiques de pouvoir qui marginalisent les voix des habitants des quartiers populaires en ouvrant un espace de parole pour permettre à chacun de s’exprimer et de valoriser ses savoirs. Les soirées débats fonctionnaient comme des assemblées, soigneusement préparées par des groupes de travail thématiques. Dès les premières rencontres, l'objectif était de croiser des points de vues avec des habitants et des universitaires. «C'était bien d'avoir des universitaires car lorsque l'on aborde des questions qui peuvent être conflictuelles comme les discriminations, la présence des chercheurs va légitimer le fait qu'il s'agit de questions pertinentes » nous a témoigné une participante. L'un des moments fort a été vécu lors de la présence du sociologue Bouamama : « la salle était remplie avec des habitants et des gens qui venaient de Marseille. Des habitants avaient été formés pour animer des tables pour que chacun puisse s'exprimer malgré la présence de 150 personnes ! ». Il est difficile d'évaluer l'impact de ces rencontres mais certains pensent qu'elles ont joué un rôle «  thérapeutique » pour que les habitants puissent s'exprimer malgré le contexte très difficile de la période post-attentat :: « même si le changement ne se fait pas du jour au lendemain, lorsque l'on réunit entre 40 et 90 personnes pour discuter d'un sujet, les institutions regardent ces dynamiques avec un certain intérêt, surtout lorsque la question posée est un impensé des politiques publiques ».

Les membres de l'Université Populaire de la Villeneuve ont souligné l'importance du travail commun mené entre des chercheurs et des habitants. Cette question de la posture des chercheurs avaient déjà été relevé lors du séminaire organisé en 2014 : « un sujet au cœur des débats est celui de la posture des chercheurs-enseignants et des étudiants dans le désir de travailler ensemble sur leurs représentations du quartier et inversement ». Cette relation est parfois problématique, comme en témoigne un habitant : «J’ai l’impression, lorsque je vois débarquer des groupes d’étudiants, que ce sont des ethnologues qui viennent étudier les indigènes dans leur réserves. Nous ne sommes pas des cobayes». Le travail des étudiants et des chercheurs est souvent associé à celui des journalistes qui viennent produire un savoir sur le quartier7, ou pire à des flics. Pour éviter ce genre d'amalgame, les rencontres de l'université populaire ont été préparées en réfléchissant au positionnement des chercheurs pour chacun puissent s'exprimer sans se sentir jugé. « Les chercheurs sont arrivés avec une grande transparence : nous avions la possibilité de relire et modifier ce qui avait été exprimé lors des rencontres pour éviter les incompréhensions. L'important c'est que toutes ces conditions soient clairement posées, puis réexpliquées régulièrement pour éviter les incompréhensions ».

Pédagogies coopératives à l'université

Parallèlement à la mise en œuvre de l'université populaire de la Villeneuve, la géographe Kirsten Koop s'est saisie de l'impulsion initiale du séminaire pour créer un licence spécialisée sur les méthodes de recherche-action au sein de l'Institut d'Urbanisme et de Géographie Alpine.

Les premières actions de terrain menées à la Villeneuve avaient créé les conditions pour approfondir les méthodes de la recherche-action dans le cadre d'un cursus universitaire. Kirsten Koop souligne l'importance des associations Planning et Modus Operandi qui ont joué un rôle d'intermédiaires et de passeurs entre les habitants et les chercheurs. Cette rencontre a permis d'ouvrir un nouveau champ de recherche et d'enseignement pour les universités du territoire qui a aboutit à la création d'un cycle sur la recherche-action.

Si la création de cette licence a été en soi une première victoire, la mise en œuvre a révélé plusieurs difficultés. En effet, il n'était pas forcément évident pour des étudiants en licence de se retrouver sur un terrain pour rencontrer des habitants. La pratique de la recherche-action nécessite d'acquérir de nouvelles capacités relationnelles et la compréhension multidimensionnelle d'un territoire. Il est d'abord nécessaire de créer de nouvelles relations de confiance, d'aider la formulation des demandes de recherches sans parler à la place des habitants, comprendre avec justesse la diversité des valeurs et intérêts des habitants, se défaire de certaines représentations qui sont véhiculés sur les quartiers populaires et leurs habitants... D'un point de vue pédagogique, la barre était certainement trop haute pour les étudiants qui se sont senti un peu perdu... Les enseignants-chercheurs ont alors décidé de trouver des sujets sur lesquels les étudiants étaient directement intéressés comme l'alimentation qui se sont rapprochés des associations de la Villeneuve qui travaillaient sur ce sujet... Peu à peu, les enseignants ont vu des étudiants prendre confiance en eux-même , voir qu'ils pouvaient faire bouger les choses et proposer des rendus qui ont été utiles aux habitants et associations mobilisés. Pour Kirsten Koop, l'enjeu est d'arrêter de faire de la recherche sur les gens mais de la faire avec eux. Cette démarche nécessite un changement de paradigme pour que l'université soit plus ouverte sur la société civile.

D'autres initiatives ont été menées avec l'école nationale supérieure d'architecture de Grenoble (ENSAG), en particulier au sein du Master «Architecture, Villes, Ressources ». La première expérience remonte à 2014 à la Villeneuve d'Echirolles avec le laboratoire Archaologie qui menait une concertation expérimentale dans le cadre du projet de rénovation urbaine. A cette époque, le chargé de participation de la ville d'Echirolles, Romain Gallart (aujourd'hui coordinateur du réseau APPUII) réalisait une thèse de doctorat en aménagement et urbanisme. Sa problématique était de comprendre pourquoi des dispositifs participatifs mis en place dans les quartiers populaires existent encore aujourd’hui, en dépit de leur inefficacité attestée. Parallèlement à la concertation officielle, il a expérimenté avec Gabrielle Boulanger du laboratoire Archaologie la création d'espace décalé pour fabriquer autrement le projet urbain avec les habitants : des diagnostics sensibles du territoire, des chantiers publics, des aménagements temporaires et des workshops d'étudiants. Ces workshops menés avec les étudiants en architecture de l'ENSAG ont aboutit à créer des cartes pop-up sur de possibles aménagements dans les espaces publics du quartier. Malheureusement, la ville d'Echirolles a brutalement stoppé cette initiative pour des raisons obscures (qui sont peut être analysées par Romain dans sa thèse?).

L'année suivante, les étudiants de l'école d'architecture se sont repliés sur la Villeneuve de Grenoble dans le cadre d'un partenariat entre l'ENSAG et l'Atelier Populaire d'Urbanisme (APU). Ce n'était pas la première fois qu'un tel tel partenariat émergeait puisque l'association Planning avait co-animé pendant plusieurs année la semaine d'intégration des étudiants de première année pour découvrir le territoire. Avec les étudiants de Master, l 'objectif était de travailler plus en profondeur sur des espaces délaissés de la Villeneuve dans le cadre d'un atelier dénommé « Lisière ».

Pendant plusieurs semaines, les étudiant-e-s ont arpenté le quartier pour rencontrer des habitants et associations du territoire avant d'imaginer des premières esquisses de projets. Une soirée intitulé « dégustation de projet » a ensuite été organisé pour que les étudiants puissent rendre compte de leur travail aux habitants. La présence de l'Atelier Populaire d'Urbanisme (APU) s'inscrivait tout à fait dans les objectifs pédagogiques des enseignants qui proposaient aux étudiants « d’envisager le projet de renouvellement urbain sous l’angle du renouvellement, non seulement des formes bâties et des espaces publics, mais également des jeux d’acteurs engagés dans cette régénération. L’enjeu de l’exercice est de repérer les espaces et les acteurs « tiers », susceptibles de compléter et de diversifier le projet urbain initié avec les acteurs classiques (bailleurs, promoteurs, commune). Les étudiants doivent établir des propositions architecturales qui logent mieux ou qui relogent les habitants « déjà-là », qui logent leurs initiatives citoyennes ou économiques, qui logent dans cet espace urbain de nouveaux désirs et de nouvelles manières d’habiter8». Les résultats des travaux d'étudiants ont clairement permis de prolonger des réflexions portées par les habitants dans le cadre de l'Atelier Populaire d'Urbanisme (APU), par exemple sur le projet de la piscine IRIS ou de l'avenir de la centrale à déchets.

La multiplication des projets associant une pluralité d'acteur du territoire a permis d'entrevoir la création d'une structure pérenne pour jouer l'interface entre l'université et les autres acteurs du territoire. A l'image des boutiques de sciences, cette structure aurait eu pour rôle de rapprocher la recherche et la société civile autour de la construction d'une demande sociale et l'accès aux connaissances et à l'expertise scientifique.

Pendant plusieurs mois, le groupe de travail rassemblant des chercheurs, des acteurs associatifs et des habitants du territoire s'est réuni pour esquisser les contours de cette nouvelle structure intitulée « Transform ». Malheureusement, l'idée ne s'est pas concrétisée. Les habitants impliqués au sein de l'Atelier Populaire d'Urbanisme (APU) ont d'ailleurs jugé que ce chantier n'était pas du tout prioritaire, au moment où il s'agissait de défendre concrètement les habitants du 10-20 Galerie de l'Arlequin menacés par le projet de démolition de leur immeuble dans le cadre de la rénovation urbaine.

Co-construction des plaidoyers pour le Droit à la Ville

Les coopérations entre chercheurs et mouvements d'habitants se sont prolongées par des campagnes de plaidoyer pour le Droit à la Ville réalisées entre 2017 et 2020. Dans la continuité des actions de la Plateforme Globale pour le Droit à la Ville lors du sommet « Habitat III » à Quito, l'association Planning s'était positionnée pour relayer un agenda du droit à la ville dans plusieurs villes françaises. La première campagne de plaidoyer a été menée lors de la nouvelle Biennale des Villes en Transition organisée par la Ville de Grenoble en mars 2017. En marge du programme officiel et du festival de géopolitique de Grenoble Ecole de Management, une multitude d'évènements ont été organisés dont une semaine d'action à la Villeneuve de Grenoble, une école d'hiver 2017 des territorialistes et les 2ème rencontres de géopolitique critique sur le Droit à la Ville. Le caractère polysémique du Droit à la Ville, à la fois concept théorique en sciences sociales et revendication des mouvements sociaux, a suscité de riches échanges entre des chercheurs, des militants et des habitants. S'il n'est pas le lieu ici de revenir sur cet événement qui a déjà fait l'objet d'une publication9, permettons nous de citer quelques mots-clefs qui ont fait l'objet de débat  : droit à la ville, ville intelligente, nouvelles technologies, grattes ciel et tours, smart city, gentrification, accès, expression, espace public, gentrification, ségrégation spatiale, ville durable, transition, communs, financiarisation, rénovation urbaine, métropolisation, écologie sociale et solidaire, quartiers populaires, démolitions, logement social, municipalisme10.

En 2018, l''association Planning a rédigé un appel avec le sociologue Grégory Busquet pour susciter des initiatives à l'occasion du cinquantième anniversaire de la publication du livre d'Henri Lefebvre. Selon Grégory Busquet, «l'idée était de voir les choses qui se faisaient à l'université mais aussi du coté des luttes pour essayer de faire les choses en commun. C'est aussi ce qu'on va essayer de faire à Nanterre en mai, c'est de rapprocher ce monde académique et ce monde des militants et activistes (…) pour parler ensemble du Droit à la ville que les uns utilisent et sur lequel les autres réfléchissent. Aujourd'hui il faut dépasser ce cloisonnement du monde académique, sortir un peu de la théorie et partir des pratiques, pour voir la construction de la ville. Car le droit à la ville est un moyen d'émancipation, c'est un programme, c'est un horizon comme le disait Henri Lefebvre et qu'on peut se permettre de repenser aujourd'hui11 ». De nombreuses activités ont alors été organisées à Lille, Tours, Marseille, Lyon, Paris, Nanterre (…) rassemblant souvent des chercheurs, des activistes et des habitants.

L'évènement de Nanterre consistait à « essayer de voir la manière dont le droit à la ville imprègne les luttes et revendications urbaines aujourd’hui, à l’échelle locale des mouvements sociaux, et à l’inverse, ce que permet une grille de lecture de ces mouvements et revendications à partir de ce droit à la ville ». Cette double lecture possible du Droit à la ville nous semble être génératrice de nombreuses potentialités pour la recherche-action urbaine. En particulier, lorsqu'il s'agit de dépasser les cloisonnements imposés par les hiérarchies et les disciplines comme cela a été tenté lors de la rencontre de Nanterre. « Des collectifs mobilisés sur les sujets de projet de renouvellement urbain et des associations locales ainsi que des acteurs institutionnels étaient conviés à venir débattre à l’université de cette perspective du droit à la ville, dans une agora visant à ré-ouvrir l’université aux initiatives citoyennes, à partir des thèmes des démolitions-rénovation (ANRU…), de l’habitat précaire, et de l’actualité du Grand Paris et des jeux olympiques dans l’agglomération parisienne ».

La rencontre de Nanterre a été l'occasion d'esquisser la campagne d'interpellation « Justice pour les projets urbains » menées à Grenoble, Hem, Nantes, Roubaix, Châtenay-Malabry, Saint Denis, Marseille. Cette campagne faisait le constat que bien loin du crédo de la coproduction mise en avant par les collectivités locales ou l'Etat, les opérations de rénovation urbaine produisent de la violence envers les résidents, les responsables en charge n'hésitant pas à les qualifier de « traumatiques ». Pour tenter de restaurer justice et dignité dans les quartiers, cette campagne a mise en avant quatre mesures urgentes : le référendum citoyen sur la démolition, le fonds pour une démocratie d'initiative citoyenne comme un levier pour la co-production urbaine, la réforme de l'ANRU et des maîtrises d'ouvrage et l'objectif de remettre les conditions de logements au centre des projets. Cette campagne s'est poursuivie lors de l'université d'été des mouvements sociaux de Grenoble en présence de la sociologue Marie-Hélène Bacqué. Ce qui nous paraît important de souligner ici, c'est le rôle des coopération entre chercheurs et mouvements d'habitants pour documenter les expériences de terrain, élaborer des espaces de mise en débat pour aboutir à la co-construction des plaidoyers politiques.

Vers de nouvelles recherches actions urbaines

La recherche-action participative est aujourd'hui reconnue au sein des universités de la Villeneuve. L'évaluation menée par le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) a en effet montré que la recherche-action participative (RAP) est devenue un atout du laboratoire PACTE sous la présidence d'Anne-Laure Amilhat Szari.

Les recherches sur la violence menées par Modus Operandi, la licence sur la recherche-action de l'IUGA, les séances de l'université populaire sur les discriminations, les recherche-action menées par Planning avec l'Atelier Populaire d'Urbanisme (APU), les initiatives du Master « Architecture, Villes, Ressources » de l'ENSAG avec le laboratoire Archaologie, et bien d'autres initiatives encore, constitue une sorte d'archipel de la recherche-action urbaine sur le territoire. Chaque initiative possède évidemment ses propres spécificités et différences mais elles ont en commun d'associer des chercheurs, des étudiants, des associations et des habitants pour résoudre des problèmes concrets.

Au grès des expériences, cet archipel constitue un réseau d'acteur informel qui pourrait contribuer à l'émergence de nouvelles initiatives, comme la création d'une Université de la Transition. En octobre 2020, plusieurs associations dont l'Alliance Citoyenne, l'Atelier Populaire d'Urbanisme et Appuii soutenues par des chercheurs du LAVUE participeront à un programme de recherche-action sur la Co-production sociale de la ville et recherche citoyenne intitulé « COPOLIS ».

Le projet aborde trois questions de recherche principales :  « la genèse et les conditions de développement des coopérations entre chercheurs et mouvements d'habitants; les relations entre les contextes politico-institutionnels et les configurations organisationnelles des pratiques collaboratives et sur l’organisation et la circulation des savoirs au sein de ces collaborations et le rôle joué par les acteurs intermédiaires 12».

Terminons par une réflexion portée par des membres des comités d'habitants de la Villeneuve qui s'interrogent des raisons de l'implication timorée des chercheurs sur les enjeux de la rénovation urbaine et le projet urbain de la Villeneuve : « pourquoi les universitaires ne s'impliquent pas plus pour dénoncer les démolitions imposées par l'ANRU et l'absurdité écologique et sociales de ces opérations ? ». Si nous ne pouvons pas répondre à la place des chercheurs permettons-nous d'esquisser quelques pistes de réflexions.

Premièrement, les différentes réformes néolibérales de l'université affectent profondément le travail des chercheurs. Nous constatons quotidiennement l'épuisement du personnel enseignant lié aux transformations du métiers, aux multiples justifications administratives des travaux de recherche, à la gestion des projets, aux évaluations permanentes etc... Dans ce contexte difficile pour la recherche publique, l'implication des chercheurs dans le territoire repose sur un engagement personnel fort. Tout le monde n'a pas cette disponibilité pour s'engager dans des recherches-action qui demandent du temps pour construire des relations de confiance avec des habitants. Si l'université est souvent envisagé par les habitants comme une ressource, nous devons avoir tous conscience que ce commun est aujourd'hui menacé par la succession de réforme libérale.

Deuxièmement, on constate des difficultés à dépasser les conflits qui se sont cristallisés au fil du temps. Si, comme le propose Modus Operandi, « le conflit est appréhendé dans son sens le plus large : comme un espace où les positions de pouvoir notamment sont remises en cause, et qui ouvre potentiellement à des transformations sociales », nous constatons une difficulté à dépasser ces conflits. Au delà des questions interpersonnelles, la différence de positionnement des acteurs génère des incompréhensions. Dans ce cas, la structure d'interface entre les universités et les habitants peut rapidement se retrouver « coincée » avec des reproches venant des deux côtés. On retrouve là les problématiques classiques de la « sociologie de traduction” . Disons simplement que les conflits nous semblent inhérent à l'action puisqu'il s'agit souvent d'une coopération qui engendre dans le même temps une redéfinition des rapports de force. Poursuivre le travail mené par Modus Operandi sur la résolution des conflits est donc un enjeu fondamental pour l'avenir de ces coopérations.

Troisièmement, l'implication des chercheurs aux côtés des mouvements d'habitants est parfois jugée trop politique. Les enseignants qui travaillent dans le domaine de l'urbanisme et de l'aménagement ne veulent pas toujours être associés à une critiques des politiques urbaines. L’université reste un lieu de formation des élites locales où des experts de l'aménagement produisent des récits métropolitains assez éloignées des préoccupations quotidiennes des habitants13.  Nous avons constaté qu'une partie des chercheurs préfèrent se positionner prudemment auprès des collectivités locales qui seraient plus légitime à formuler une « demande sociale ». De notre point de vue, l'université devrait être un acteur tiers entre la municipalité et les habitants. Son rôle ne serait pas d'arbitrer les décisions mais de contribuer à la construction d'un espace public en éclairant le positionnement des acteurs et favorisant le pluralisme dans le domaine de la planification urbaine. Les universités de la Villeneuve jouerait alors leur rôle politique esquissé par Jean Verlhac lors de la création de l'Institut d'Urbanisme de Grenoble et l’implantation de l'ENSAG à la Villeneuve.

Finalement, cette question du positionnement des chercheurs rejoint finalement les réflexions initiales de l'association Planning qui s'inscrit dans la continuité du théoricien américain Paul Davidoff. La problématique principale de l'association reste la suivante :

« alors que les dispositifs de planification urbaine favorisent les intérêts des classes supérieures au détriment des classes populaires, comment réorienter cette tendance pour créer une ville pour tous ? »

Pour résoudre cette situation, Paul Davidoff proposait une planification pluraliste et un engagement des professionnels de l'urbanisme aux côtés des intérêts des groupes sociaux les plus défavorisés. A notre tour, il est nécessaire de faire émerger une recherche pluraliste pour prendre en compte les intérêts des habitants des quartiers populaires. Les études urbaines devraient s'inscrire pleinement dans le prolongement des théories féministes et dé-coloniales, en particulier les théories du positionnement. C'est pourquoi nous invitons les chercheurs à contribuer aux révolutions épistémologiques souhaités par Boaventura de Sousa Santos (et beaucoup d'autres) pour élaborer de nouveaux savoirs et ouvrir ensemble de nouvelles perspectives pour la recherche-action urbaine.

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