Skip to main content
SearchLoginLogin or Signup

Les enquêtes sociales d'un Centre-ville pour Tous à Marseille

Published onNov 28, 2023
Les enquêtes sociales d'un Centre-ville pour Tous à Marseille

Depuis plus de vingt ans l'association Un Centre Ville pour Tous se bat pour l'éradication du logement indigne dans le centre-ville de Marseille et la réhabilitation des quartiers centraux du Panier, Belsunce et Noailles. L'association est née d'une lutte contre l'éviction des habitants vivant dans des hôtels meublés, tenus par des marchands de sommeil, dans le quartier de Belsunce qui devaient être réhabilités par la municipalité. Accompagné de quelques amis, le militant associatif Noureddine Abouakil, salarié à Inter Service Migrants souhaitait dénoncé les expulsions des travailleurs immigrés du quartier de Belsunce. Pendant plusieurs mois, il a mené une série d'actions d'interpellation mobilisant les habitants, la presse et la justice. Il s'agissait notamment de mettre en lumière les conditions de logement des vieux travailleurs migrants et se battre contre le processus d'éviction en cours dans la réhabilitation du quartier. Le premier procès de la rue Fare, considéré comme l'une des premières actions contre les marchands de sommeil à Marseille, a été une victoire : les « chibanis » ont obtenu un relogement digne dans le quartier où ils habitaient. Le succès de cette première action a provoqué la création de l'association « Un Centre ville pour Tous » avec l'urbaniste Patrick Lacoste et le chercheur-militant LGBT Christian de Leusse.

CVPT était initialement composé de techniciens, experts, avocats, animateurs sociaux habitant le plus souvent le centre-ville et les quartiers concernés1. L’association s’est surtout faite connaître par son engagement dans la mobilisation des habitants de la rue de la République. Cette lutte urbaine est emblématique du processus de financiarisation de la production urbaine au cours des premières années XXIème siècle. Alors que plus d'un millier de personnes vivaient dans ces immeubles haussmanniens situés entre les quartiers du Panier et Belsunce, les habitants ont subi les conséquences d'une vaste opération de spéculation financière menée dans le cadre du projet d'aménagement Euroméditerranée. Comme d'autres ensemble Haussmanniens lyonnais ou parisiens, les immeubles de la rue de la République à Marseille avaient été intégré à des portefeuilles d'actifs financiers de grands groupes (Danone, Banque Lazard...) depuis le milieu des années 80. En 2004, un fonds d'investissement texan, Lone Star, a acquis une partie de ce patrimoine dans le cadre d'une opération de vente à la découpe révélatrice du processus de financiarisation à l'oeuvre à Marseille2. Les conséquences pour les habitants ne se sont pas fait attendre : le processus d'éviction a été mené avec beaucoup de violences (lettres, menaces, appartements saccagés, pillages dans les appartements...). Un collectif s'est constitué au printemps 2004 sous l'impulsion de deux femmes inquiètes de l'avenir de leur quartier bientôt rejoint par d'autres habitants. Les membres d'« Un centre ville pour tous » ont alors apporté un soutien essentiel à la mobilisation : « un relais local qui a permis au mouvement de se renforcer en bénéficiant d'une logistique et de compétences déjà acquises. Les ressources mises à disposition sont d'ordre technique (connaissance des outils et procédures de la réhabilitation), organisationnel, juridique 3». Ensemble, habitants, collectifs et associations vont multiplier les pétitions, les interpellations et les manifestations qui auront une portée nationale.

Que ce passe-t-il rue de la République ?

Parallèlement à la mobilisation des habitants de la rue de la République, une recherche-action soutenue par le Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA) s'est mis en place dans le feu de l'action4. Que ce passe-t-il rue de la République ? Voici la question posée par les chargés d'études du PUCA à une équipe de recherche composée d'une artiste Martine Derain et du sociologue Jean-Stéphane Borja qui menait également un travail thèse de sociologie urbaine sous la direction de Jean Samuel Bordeuil. Il s'agissait de saisir sur le vif ce qui était en jeu dans la mobilisation en cour. La mise en œuvre de cette recherche-action n'avait rien d'évident : les chercheurs ont du trouver leur place entre l'association Un Centre Ville pour Tous, les habitants et les institutions. Dans un moment aussi décisif, trouver la juste place est une affaire de tact «  : une présence continue et régulière sur le terrain est supposée – ne serait-ce que pour être à l’écoute et s’efforcer d’accueillir le moindre « bruissement » se faisant sentir. Mais, on le sent bien, il s’agit aussi d’une présence conviée à se tenir « aux côtés de », « à proximité », quand ce n’est pas, pour certains d’entre nous, « avec ». Et c’est bien ce avec quoi il nous a fallu composer tout au long de notre présence ».

Cette remarque montre bien que la présence des chercheurs aux côtés des habitants n'a rien d'évident.  : « Il s'agissait d'intervenir selon une logique de support, de suivi et d'accompagnement, voire d'animation d'un processus complexe dont nous ne pouvions revendiquer ni la paternité, ni la responsabilité, encore moins en entrevoir ou en garantir les termes. Juste tout au moins pouvions-nous par moments dégager et pressentir quelques lignes de fuites. Aussi, s’agit-il d’une posture qui nous écarte à la fois de l’arène publique sous l’injonction de s’y faire une place « confortable » et de s’y limiter, mais également du risque de se constituer comme une autorité surplombante assurant une énième prise en main, voire infléchissant de façon significative la dynamique du problème lui-même (place toujours sujette à la critique d’une intrusion inconvenante). En d’autres termes, notre démarche a consisté en ne pas insuffler de nouvelles orientations, mais soutenir, alimenter, encourager les démarches et autres initiatives qui pouvaient apparaître, émerger, se faire sentir, avancer à tâtons… »5. La présence d'un chercheur suscite de nombreux questionnements qui peuvent aller jusqu'à des doutes voir des reproches : « Pointons alors la gêne : ce « pas assez/trop militant », ce « pas assez/trop impliqué dans l’action », ce « pas assez/trop théorique » dont, sous divers rapports, nous avons pu avoir retour, quant à la façon de mener notre travail, quant à ce que nous étions supposés faire6. »

Cette interrogation sur le positionnement à adopter n'est pas propre aux chercheurs. C'est une question qui est également présente au sein d'un Centre Ville pour Tous, comme le montre cette remarque de Damien Brochier  : « j’ai lu récemment dans le journal l’histoire de Barack Obama (…). Il disait qu’il avait commencé à Chicago comme « organisateur de communauté ». J’aime bien le rapprochement des termes. je me demande, en tout cas sur la rue de la République, si nous, Un Centre-Ville Pour Tous, on n’est pas juste ça avec tous les gens qui ont été mobilisés. On pourrait dire que « Marseille République » a contribué à fonder les bases d’une communauté, pas résistante, mais d’une communauté attaquée. Et on a joué simplement un rôle pour organiser cette communauté émergente… Il y a une communauté qui existait et nous, on a organisé un moment, on a essayé de donner une forme un peu pérenne, de donner du sens… ».

Un Centre Ville pour Tous a toujours été très attentif à son positionnement vis à vis des habitants.

Suite à la mobilisation des premiers habitants, les membres d'Un Centre Ville pour Tous ont organisé une permanence : «  les habitants se réunissent toutes les semaines dans un bar de la rue. Une « permanence », créée pour établir une veille au cours de l’été 2005, naîtra de ces rencontres. A l’origine tenue au nom de la Coordination, elle s’est déplacée à la Cimade et perdure encore aujourd’hui, animée uniquement par Centre-Ville Pour Tous. Elle réunit une quinzaine de participants en moyenne, « permanents de la permanence » cherchant à se tenir informés, à prendre des nouvelles des uns et des autres ou habitants de la rue et du quartier affrontant de nouveaux problèmes7 ». Au delà de ce travail au long cours, se tenir au côtés des habitants a nécessité de contribuer à l'organisation des actions collectives comme les pétitions et manifestations.

L'équilibre à trouver est de soutenir les habitants mais d'éviter de parler à leur place. Le récit des réunions de négociation avec les institutions est éclairant :  « Lors des réunions avec la préfecture ou les bailleurs, lorsque l'on se battait pour le maintien dans les lieux des locataires, c'était toujours les habitants directement concernés qui prenaient la parole pour défendre leurs droits. Les membres de l'association étaient toujours présents pour apporter son expertise qui était au service des habitants8». On touche là a un enjeu central de la recherche-action urbaine. :  « qui parle au nom de qui ». Il n'est pas rare d'entendre des reproches sur les militants, les chercheurs ou même entre habitants. « On reproche parfois aux militants d'agir en notre nom mais également aux chercheurs de parler à notre place ». Il s'en suit des discussions et conflits interminables pour savoir qui a la légitimé d'intervenir et de se mobiliser dans tel ou tel contexte. L'approche universaliste qui consisterait à mettre toutes les paroles sur un même pied d'égalité se confronte souvent à la réalité et aux relations de pouvoir Ces questions sont d'autant plus saillantes que les luttes urbaines sont toujours traversées par des questions de genre, de classe et l'enjeu décolonial qui sont très présents dans les mouvements d'habitants des quartiers populaires affectés par des projets d'aménagement imposés.

L'observation de terrain menée par cette équipe de recherche permis de montrer la diversité de positionnement des habitants et des associations qui ne constituent jamais un bloc monolithique. Ces différences peuvent d'ailleurs être exploités par certains acteurs qui veulent affaiblir la mobilisation : «  Le traitement clientéliste des problèmes des locataires par une partie de la classe politique locale, les stratégies de négociation individuelles menées par certains habitants (sans que cela exclue pour autant le soutien aux événements collectifs et aux associations agissantes) et les batailles de légitimité, restées à vif (les dissensions entre habitants, en effet, ont toujours été présentes au coeur même de la mobilisation, entre locataires en titre, locataires de meublés, et squatteurs, entre ceux qui sont d’ici et les « étrangers ») participeront sans aucun doute de l’évolution de la mobilisation, qui dans sa forme actuelle, notamment au travers de la Permanence, continue de combattre l’éviction des locataires les plus modestes9 ». On découvre également que la mobilisation est toujours un processus fragile qui reposent sur l'engagement de quelques-uns. Selon Nourredine Abouakil, « la coordination, c’était du vent. On a cherché à vendre une image, dont nous savions qu’elle n’était pas réelle, tu dis : nous sommes forts, nous avons une coordination des habitants, et ce n’est pas vrai. Qu’on fasse des actions avec les autres, et une fois que ces actions deviennent consistantes et réelles, on les formalise ! Mais non l’inverse. Parce que finalement, qui tient la Permanence ? Ce ne sont que des gens de CVPT ».

L'action d'Un Centre Ville pour Tous a oscillé entre la défense des droits des habitants, l'analyse des stratégies d'aménagements et l'appui à la mobilisation collective. L'association a toujours été reconnue pour son expertise sur la réhabilitation du centre-ville. Cette connaissance était le fruit d'un immense travail d'expertise citoyenne qui s’appuie sur les savoirs professionnels des membres de l'association qui étaient pour la plupart des experts de l'urbanisme et de l'intervention sociale. Alors que le noyau dur de l'association était composé de techniciens plutôt habitué à l'expertise ou le montage de dossier, ils se sont retrouvés à construire une mobilisation d'habitant : «  On était dans la perspective d’assister méthodologiquement des gens, mais c’est devenu beaucoup plus riche ! Cette équipe a ainsi constitué un réseau, une organisation pour l’affichage et la permanence, pour produire de l’analyse, apporter de l’information, la traiter, définir une stratégie, faire une enquête ensuite, on n’avait jamais fait cela de cette façon, ça nous a obligé à nous rendre compétent dans bien d’autres domaines…10 ».

La recherche-action menée pour le PUCA a été largement approfondie dans la thèse écrite par Borja qui retrace la gestation du problème de la rue de la République, son émergence sur la scène publique avec la mobilisation de 2004 et la défense du droit des habitants lors des permanences. Cette thèse est une source complète d'information sur le sujet. Soulignons l'importance de d'enquête dans la recherche de Borja qui s'inscrit explicitement dans la lignée de John Dewey :

« Repartir de l’enquête suppose ainsi de réintroduire un rapport conscient au monde au moyen de l’expérimentation et de la concevoir, de façon "idéale", comme portée par un public. Loin d'être le destinataire d’une politique conçue par d’autres, le public politique en est ici un d’enquêtant et de délibérant, visant à définir, former, affiner, contrôler ou réguler les conséquences et les débordements d’une action ou d’un événement qui l’affectent, à définir et porter des modalités du bien public pour "régler" le problème progressivement confectionné. Le public cherche ainsi à élucider et prendre en charge les conditions qui président à sa formation et à sa propre existence, à travers l’émergence d’un processus d’expérimentation collective - i.e. l'enquête sociale ».

La pratique de l'enquête sociale au sein d'Un Centre ville pour Tous

L'enquête sociale fait partie du répertoire d'action collective d'Un Centre ville pour Tous. A plusieurs reprises l'association a initié des enquêtes sociales sur les conséquences de l'aménagement urbain du centre de Marseille. Ces enquêtes visaient à produire de nouvelles connaissances pour essayer de montrer l'échec du vaste projet urbain initié par les institutions locales. Nous allons rapidement présenté deux enquêtes menées par l'association : la première a été réalisée par les membres de l'association et la seconde en s'associant avec des équipes de recherches pour travailler sur les espaces quotidiens des habitants.

En 2015, Un Centre ville pour Tous a lancé une première enquête sociale sur le taux d'occupation de la rue de la République. Pendant plusieurs mois, les membres de l'association ont méthodiquement étudié les deux cents entrées de la rue de la république, étage par étage, pour connaître les logements vides, « faire » les boites aux lettres et rencontrer les commerces. Cette opération a permis de renouer des relations avec les habitants et faire un état des lieux de cette grande opération urbaine. Cette enquête sociale a révélé un important taux de vacances aussi bien du côté des logements que des commerces. Plus de dix ans après le lancement de l'opération, la moitié des commerces étaient encore vides ! Alors que la ville de Marseille a toujours affirmé que l'opération de la rue de la République était un véritable succès, cette enquête a apporté des preuves tangibles de l'échec de cette vaste opération urbaine.

Les résultats de l'enquête ont été communiqués à la presse puis repris par les magazines spécialisées dans l'immobilier (le moniteur, le figaro...). Cette enquête sociale a également montré que le parc de logements sociaux s’élevaient désormais à 550 logements. Cette découverte a permis de réévaluer le résultat des mobilisations : alors que la perception générale était que cette lutte avait été perdue, en réalité elle a contribué à maintenir un parc de logement social au centre-ville permettant de freiner la gentrification. Sur la base des résultats de cette première expertise, l’association a interpellé l’opinion publique et les décideurs en alertant sur le besoin de faire un véritable bilan de l’opération, initié par les pouvoirs publics, avec l’appui de tous les acteurs concernés y compris les habitants et leurs associations.

Si l'interpellation est restée lettre morte du côté des institutions, la proposition a eu un écho auprès du milieu de la recherche par l’intermédiaire du réseau APPUII. Après plusieurs rencontres, les deux associations ont publié en novembre 2015 un appel à manifestation d’intérêt lancé auprès de plusieurs groupes d’universitaires à Marseille, Paris et Montpellier. Nous allons maintenant présenté cette seconde enquête sociale.

Un Centre Ville pour Tous a été chargée d'expliciter la commande initiale. Il s'agit d'un bon exemple de « demande sociale » exprimée par une association de la société civile en direction de chercheurs académiques. La proposition était de travailler sur la vie sociale, la vie dans les appartements et les immeubles d'un point de vue qualitatif. Il s'agissait d’apporter des éléments de réponse aux interrogations suivantes : qui sont les nouveaux/anciens habitants en termes socio-économiques, socio-démographiques, de statut d’occupation des logements (propriétaires occupants/bailleurs, locataires) ? Quelles sont les trajectoires résidentielles des habitants actuels de la rue ? Autrement dit, comment se retrouvent-ils à vivre rue de la République ? Comment pratiquent-ils et comment se représentent-ils la vie sociale, commerciale, les éléments de (in)confort résidentiel, dans la rue ?

Plusieurs équipes de recherches appuyées par des étudiants ont alors mené des enquêtes de terrain :

  • L’équipe Modes d’habiter s'intéressait aux formes d’occupation et les niveaux d’appropriation des espaces privatifs (comment vivent les habitants?) par leurs occupants, à partir d’entretiens et de relevés habités dans un panel d’immeubles sélectionnés à partir des données de terrain de CVPT sur la base de l’intérêt qu’il représentent de part leur histoire sociale, immobilière, ou autre critères.

  • L’équipe Résidents travaillait à la qualification du peuplement des logements (qui sont les habitants?) du panel d’immeubles par la mise en place d’un questionnaire détaillé.

  • L’équipe Espaces intermédiaires interrogeait les pratiques et représentations des espaces intermédiaires. Elle a mobilisé des outils divers (relevé habité, entretien, croquis, questionnaire, cartographie, etc.) pour réaliser des monographies d’immeubles d’un deuxième panel.

Cette enquête collective et citoyenne a permis de lever un certain nombre idées reçues quant aux évolutions du peuplement plus de dix ans après le début de l’opération République 11. Elle a confirmé les taux importants de vacance des rez-de-chaussée commerciaux dans la rue (55% en moyenne, avec des taux très variables selon le tronçon de la rue). Si les résultats ont été plutôt positifs, cette recherche-action n'a pas bénéficié de la réception qu'elle méritait  Selon Patrick Lacoste, « Les universitaires avaient beaucoup de difficulté a travailler ensemble ce qui a empêché une bonne restitution collective. Les résultats n'ont pas eu l'écho qu'ils méritaient que ce soit auprès du monde académique ou des institutions locales qui n'ont jamais montré le moindre intérêt pour des travaux académiques et semblaient uniquement préoccupés par les opérations financières ».

L'angle mort de la financiarisation

La rue de la République est devenue un symbole de la financiarisation de la production urbaine. Alors que la plupart des immeubles appartenaient au propriétaire historique, la Société Immobilière Marseillaise, le fond d'investissement Lone Star et l'investisseur Eurazeo-ANF avaient acquis ce patrimoine avant d'essayer de chasser les habitants. En 2007, Lone Star a revendu ses actifs aux investisseurs Buildinvest et Lehman Brothers Real Estate qui appartenait à la banque Lehman Brothers qui a faillite en septembre 2008 entrainant la chute des bourses américaines et mondiales à l'origine de la grande grande récession de 2008.

Dès septembre 2008, une assemblée européenne de mouvements sociaux a lancé un appel à se rassembler à Marseille «Pour l’Europe du Droit au logement et à l’habitat choisi, du droit à la ville, du droit à un environnement sain et à une énergie accessible et renouvelable, pour l’Europe des solidarités et contre l’Europe de la spéculation, de la hausse des loyers, de la privatisation du logement social, et des ségrégations urbaines ». Cette mobilisation s'inscrivait dans la continuité d'une longue tradition de mobilisation pour le droit au logement et le droit à la ville en Europe qui a débuté en 1989 avec la charte européenne pour le droit à habiter dans la perspective de la réunion des ministères européens du logement12 et qui se poursuit aujourd'hui avec la coalition européenne pour le droit au logement et à la ville.

L'appel de Marseille publiée en novembre 2008 soulignait l'importance du processus de financiarisation : «  À Marseille, avec officiellement 21% de mal logés, modèle de ségrégation urbaine avec ses quartiers Nord et Sud, les ministres ne pouvaient trouver meilleur exemple des conséquences dramatiques de la financiarisation de l’immobilier, des politiques d’urbanisme et du logement menées depuis 20 ans et de la mise en concurrence des villes voulue par l’Europe dans le cadre de la stratégie de Lisbonne. Ainsi le centre ville de Marseille, secteur très populaire, est l’objet d’une spéculation intensive encouragée par les autorités locales, notamment par le biais de la défiscalisation et de la rénovation. Par exemple, rue de la République, depuis 2004, des locataires et des petits commerçants ont subi des pressions et ont été évincés ; des immeubles ont été « dévitalisés » et certains ont été rénovés pour être vendus à la découpe 8 fois leur prix d’achat. La LoneStar-Marseille République (fonds de pension américain) avait, en 2004, acheté 1 350 logements et 60 000 m2 de surfaces commerciales. 4 ans après elle abandonne la rénovation a mi-parcours en empochant de substantiels profits. Elle vend ses immeubles restant (une centaine) au groupe ATEMI, filiale de la 4ème banque américaine d’investissement, Lehman Brothers, qui est elle-même déclarée en faillite le 15 septembre à New York, à la suite de la crise financière. Que deviendront les centaines de logements non rénovés, vidés de leurs occupants si les autorités locales ne mettent pas un coup d’arrêt à la spéculation par le biais de la préemption et de la réquisition pour en faire des logements sociaux ».

Malgré les mobilisations, la financiarisation est resté un angle mort des travaux de recherches menées sur la rue de la République. Certes les travaux d'Isabelle Berry-Chikhaoui et Agnès Deboulet portaient partiellement sur l'internationalisation de la ville de Marseille13 mais le volet financier du projet urbain n'a jamais fait l'objet d'un véritable projet de recherche en tant que tel. Des démarches ont été entreprises avec des chercheurs de polytechnique et de l'école économique de Paris pour que des doctorants travaillent sur ce sujet mais ces démarches n'ont jamais aboutit.

Perspectives d'un Centre Ville pour Tous

Au cours des dernières années, un Centre Ville pour Tous a élargi sa réflexion sur l'évolution de la ville de Marseille avec des universitaires, des artistes, des opérateurs culturels. Un espace de réflexion et de débat citoyen intitulé « Pensons le matin » a été créé avec l'ambition initiale de réfléchir aux liens entre culture, gentrification et les multiples formes de ségrégation urbaine. Les réunions mensuelles ont réuni plusieurs dizaines de personnes pour croiser les regards et les points de vue. Cet élargissement a joué un rôle fondamental pour continuer à créer des relations entre l'association et le monde académique. Un Centre Ville pour Tous a notamment présenté une étude inégalités sociales dans la région PACA qui aura une répercutions importantes auprès des élus locaux et la mission de préfiguration de la métropole.

Alors que l'association se questionnait sur l'avenir de Marseille, un nouveau cycle de luttes urbaines s'est ouvert autour de 2018. D'une part, le projet de réaménagement du vaste espace public de la Plaine a été vivement contesté par des collectifs et des habitants qui se battaient contre la gentrification du quartier. D'autre part, l'effondrement des immeubles rue d'Aubagne à Marseille en novembre 2018 a été un électrochoc. L'effondrement de ces deux immeubles vétustes du centre ville, aux no 63 et no 65 rue d'Aubagne, dans le quartier populaire de Noailles, a fait 8 morts. La municipalité, débordée par la gestion du drame, a évacué dans les mois qui suivent le drame au moins 3 700 Marseillais habitant dans des logements dangereux, dont un tiers à proximité de l'accident. Un an après l'accident, des centaines de ménages étaient toujours relogés dans des hôtels, le Haut Comité au logement parle de crise humanitaire.

Un Centre ville pour tous s'est alors mobilisée pour mener des actions de solidarité et organiser des manifestations pour le droit à la ville qui ont réuni des milliers de personnes. L'association a cherché à répondre à l'urgence et participer à l'écriture d'une charte de relogement. Pour l'instant, il n'y a pas eu de véritable recherche-action autour de ce nouvel épisode des luttes urbaines au centre ville de Marseille. Signalons seulement, des études statistiques et des cartographies réalisées par Elisabeth Dorier pour étudier les trajectoires des délogés en s'appuyant sur les relations établis par les associations et les collectifs qui ont été publiée en annexe du rapport du haut comité au mal-logement. Toutes les conditions sont pourtant réunies pour faire émerger de nouvelles recherche-action en s'appuyant sur l'implication de certains chercheurs-militants comme Kevin Vascher qui mène une thèse sur les mobilisations collectives d'habitants à Marseille et Naples.

Grâce à son important réseau et sa connaissance des enjeux urbains, l'association a joué un rôle dans la transformation sociopolitique de Marseille. Les regrets de Noureddine Abouakil sur les limites de l'association on été en partie effacés. Il déplorait en 2008  « on n’a pas réussi à être une force politique, c’est-à-dire à entraîner suffisamment de monde pour peser aux élections… La force de nos analyses n’est pas suffisamment perçue pour que ça devienne un poids politique ou que ça soit réapproprié par d’autres. Ou que ça soit suffisamment convaincant pour qu’on soit plus nombreux. On touche nos limites, là… » . L'élection d'une nouvelle coalition municipale composée d'élus de gauche, citoyens et écologistes à la mairie de Marseille doit beaucoup aux années de luttes menées par l'association.

Comme l'affirme Alima El Bajnouni, cette victoire municipale ouvre des perspectives de dialogue avec la société civile…qui reste vigilante 14! Alors que les élus municipaux de l'ère Gaudin étaient restés sourd à l'expression des habitants et aux résultats des recherches académiques, ce changement du pouvoir municipal offre désormais une opportunité pour une transformation en profondeur des politiques urbaines qui pourrait passer par la mise en place d'Atelier Populaire d'Urbanisme (APU). S'il est évidemment trop tôt pour mesurer l'impact de ce changement politique, nous pensons que l'arrivée de cette nouvelle équipe d'élue, la mobilisation des habitants, la possibilité d'avoir des chercheurs associés et surtout l'expertise d'Un Centre Ville pour Tous - qui fête cette année ses vingts ans d’existence- constituent un ensemble prometteur pour bâtir de nouvelles politiques publiques et favoriser la mise en œuvre du Droit à la Ville dans la capitale des luttes urbaines.

Alors bon anniversaire à Un Centre Ville pour Tous !

Ce document est un extrait du document rédigé par l'association Planning en Septembre 2020.

Blog de recherche : http://recherche-action.fr/lieux-urbains

Liste des entretiens et diffusion du document : Patrick Lacoste, Un Centre Ville pour Tous, Alima El Bajnouni, Un Centre Ville pour Tous, Pierre Alain Cardona, Un Centre Ville pour Tous, Un Centre Ville pour Tous, Sylvain Adam, Appuii, Romain Gallard, Appuii, Agnès Deboulet, Appuii, Pascale Thys, Habitat et Participation , Kirsten Koop, Pacte, Claske Dijkema, Modus Operandi, Jouda Bardi, Université Populaire Villeneuve, André Béranger, Atelier Populaire d'Urbanisme, Jaouad Doudouh, Ulysse Rey, Tobias Logan

Prochaines Etapes : Séminaire le 6 et/ou 7 novembre 2020

Lieu à déterminer :https://framadate.org/jALKdHJhxuFyFI73

Comments
0
comment
No comments here
Why not start the discussion?