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Le municipalisme devant le défis des mouvements des quartiers populaires

Interview de David Gabriel par Commonspolis

Published onNov 29, 2023
Le municipalisme devant le défis des mouvements des quartiers populaires

Clôturant la semaine de la Transition organisée début mars 2017 à Grenoble, Commonspolis a eu l’opportunité de participer à la Conférence-débat «Du droit à la ville au nouveau municipalisme» organisée par plusieurs collectifs citoyens de la ville de Grenoble. Il s’agissait de discuter des problématiques posées par l’émergence d’une nouvelle génération de pouvoirs locaux appuyés sur des luttes locales. David Gabriel Bodinier, co-organisateur de la rencontre et membre de l’Atelier Populaire d’Urbanisme de Villeneuve nous livre sous forme de bilan ses réflexions sur les défis et les luttes à venir.

David, quel bilan peux-tu faire de la Semaine et quels seraient selon toi les apprentissages à en tirer en vue de renforcer la démarche municipaliste?

La semaine a été une très bonne illustration des avancées et des défis à venir à Grenoble et cela peut-être servir à d’autres expériences municipalistes.
Rappelons tout d’abord que les « municipalités du changement » sont en partie le fruit des actions des mouvements sociaux. Cette filiation pose de nombreux défis et nous pouvons déjà en retenir deux :
– transformer l’essai en étendant les alternatives portées par les mouvements sociaux en élaborant de nouvelles politiques publiques
– éviter l’institutionnalisation des mouvements sociaux – ce qui signerait leur mort – et la perte de leur spécificité de mettre le doigt sur les contradictions et d’être en prise directe avec les populations

Sur le premier point, il s’agit d’étendre les alternatives grâce à nos alliances avec les municipalités en créant de nouvelles politiques sur les communs, les droits, l’écologie, le logement… Mais cela est très difficile car cela nécessite de dépasser les carcans de la dette et de l’austérité. Comme Beppe Caccia l’a souligné pendant la conférence-débat on ne pouvons pas faire comme s’il ne s’était rien passé depuis la fin des années 90 et 2000 alors qu’il y a eu de grandes transformations des autorités locales par le néolibéralisme. Dans ce contexte, comment est il possible de mener une autre politique ? Pour Barcelone cela semble un petit peu plus aisé vu ses excédents budgétaires mais pour Grenoble, 20 millions d’euros par an sont supprimés du budget de la ville par la baisse des dotations de l’État (!). Si la ville ne respecte pas le budget, elle risque une mise sous tutelle de la part de l’Etat et se verra obligé de couper dans les services publics locaux alors que les mouvements sociaux souhaitent les défendre et les étendre. C’est une contradiction importante dans la relation entre mouvements sociaux et nouvelles municipalités car les collectivités de gauche ne peuvent pas seulement dire « on ne peut pas agir car on n’a plus d’argent »! Elles ont la responsabilité de faire émerger une nouvelle politique municipaliste. Il est impératif d’inventer des nouvelles modalités pour contourner les carcans de la dette et de l’austérité. Par exemple, la ville de Naples a attaqué le plan de stabilité italien devant le Conseil Constitutionnel permettant ainsi de faire reconnaitre que le droit à l’éducation des fonctionnaires des crèches était plus important que le pacte de stabilité. Il faut du courage politique pour mener le combat aussi au niveau juridique et inverser le rapport de force imposée par la doxa néolibérale.

Sur le deuxième aspect, à Grenoble les mouvements sociaux ont montré qu’ils souhaitaient garder une indépendance et maintenir un rapport de force. Par exemple durant la biennale, la marche de 1.000 personnes pour le Droit au logement a été l’évènement le plus important en terme de participation. Il s’agit de préserver nos espaces d’autonomie, et éviter de tomber dans le piège de l’institutionnalisation des mouvements sociaux. Cela n’empêche pas de participer aux activités organisées par les villes mais il faut les déborder pour éviter l’institutionnalisation. Dans les forums sociaux mondiaux, nous avons su organiser ce débordement grâce au soutien des réseaux nationaux, régionaux ou internationaux. C’est un aspect essentiel qui a été rappelé par Gustave Massiah : une situation locale n’est pas seulement locale, elle est traversée par les dynamiques nationales, européennes et internationale. Les mouvements sociaux et les nouvelles municipalités doivent éviter le piège du localisme qui nous empêche de voir les transformations à toutes les échelles. C’est dans l’articulation des échelles où réside justement notre plus grand défi.

Entre la nécessité de faire émerger de nouvelles politiques publiques et éviter le piège de l’institutionnalisation, il y a l’enjeu de la participation citoyenne. Nous devons faire émerger une nouvelle participation, comme ce fut le cas il y a plus de 20 ans avec le budget participatif de Porto Alegre. Pour l’instant ni à Barcelone ni à Grenoble nous avons réussi à transformer complètement les dispositifs de participation citoyenne. Il y a des avancées ici ou là: Decide Madrid en est un bel exemple. Mais nous devons absolument réussir à bâtir de nouvelles expériences qui correspondent au nouveau cycle. Parmi les expériences récentes et prometteuses, il y a celles liées au « pouvoir d’agir » (empowerment) des habitants. On peut citer par exemple les expérimentations du community organizing à Grenoble puis en région parisienne. La coordination nationale Pas Sans Nous propose la construction d’un Fonds d’Interpellation. Il s’agit de construire un discours narratif afin de faire émerger une démocratie d’interpellation où l’autonomie des mouvements sociaux serait financée comme les partis politiques par l’argent public. Cette proposition serait un dépassement de la démocratie participative, qui a montré ses limites par son instrumentalisation, son manque de dynamisme et la complète dépendance des mouvements sociaux qu’elle entraîne.

Un autre élément qui est sorti des débats à Grenoble, c’est l’enjeu de la transformation personnelle comme axe transversal. Il ne faut aucun doute que nous sommes limités par nos propres manières de faire et nos organisations. Nous sommes amenés à approfondir la démocratie au sein de nos organisations puis dans toute la société. Nous devons être capables de travailler sur nos propres déplacements au niveau intérieur, sur nos propres méthodes, au niveau de nos relations vis à vis des uns et des autres : genres, classes, rôles, statuts et fonctions…

Cesar Ochoa nous rappelle que les élus de Barcelona se définissent avant tout comme activistes. C’est intéressant car l’activiste est amené à sortir de son rôle oppositionnel traditionnel pour être plus dans l’invention et la proposition… Nous devons faire émerger quelque chose de nouveau et pour cela nous devons faire un déplacement au niveau intérieur et au niveau collectif. Pendant la rencontre nous avons essayé de travailler sur ces déplacements et dépassements avec un sociologue Pascal Nicolas Le-Strat. Affaire à suivre.

Légitimités, loyautés et appartenances multiples, leaderships démocratiques… quels sont les nouveaux métiers et quelles sont les capacités que nous devons acquérir pour approfondir les processus de transformation ? Quelles sont les nouveaux imaginaires que sommes en train de construire ? Quels sont les nouveaux mots et concepts qui émergent dans cette mouvance municipaliste ?

Radicalité et lucidité doivent aller de pair. Au niveau de la transition, à Grenoble il y a des affrontements car les villes qui émergent sont aussi la cible des multinationales. Si l’on prend les entreprises électriques – qui sont historiquement très présentes à Grenoble – elles anticipent (favorisent?) la fin du cycle de la grande production centralisée et scrutent la production décentralisée sur les territoires, les maisons, les usines…. Ces multinationales se positionnent dans ce nouveau modèle en promouvant par exemple les smart grids, les compteurs de consommation qui vont être producteurs de données de consommation électrique et de-régulateurs sur l’échelle très fine. Nous avons là un nouveau champ de dispute.

Au niveau du contexte français et des élections en cours, la dispute pour le vote populaire prend une grande importance aujourd’hui. Comment vois tu les défis municipalistes à l’aune de cette problématique?

Il me semble que l’enjeu porte d’abord sur l’organisation politique des quartiers populaires. En France, ces dix dernières années, il y a eu tout un processus d’organisation qui a démarré avec la révolte des quartiers populaires de 2005. Il faut rappeler que ces ces quartiers sont au cœur des contradictions : ils possèdent une forte proportion de logements sociaux hérités de l’Etat providence, ils sont fortement frappés par la crise industrielle et chômage de masse, ils subissent l’héritage post-colonial et la ségrégation socio-spatiale qui est exacerbée par les logiques de compétitivité du processus de Lisbonne.

Dans ce contexte, l’organisation politique des quartiers populaire est un enjeu stratégique. Avant 2005, les organisations étaient plutôt faibles subissant la fin d’un cycle avec la crise de l’éducation populaire, les effets du clientélisme et la lente agonie du PCF entre autre phénomène. Mais aujourd’hui les mouvements aujourd’hui sont mieux organisés, capables de prendre la parole, de revendiquer et de se coordonner au niveau national. On peut par exemple cité la coordination nationale Pas sans Nous, le Front Uni des Migrations et des Quartiers Populaires, le collectif Pouvoir d’Agir….

De manière générale, ces courants ont très peu de représentation politique locale ou nationale, et ne semble pas susciter l’intérêt des partis politiques. Le vote populaire a pourtant joué un rôle important dans l’élection de François Hollande en 2012. Mais force est de constater que son bilan est est catastrophique, Hollande n’a ni avancé sur les questions du contrôle policier, ni sur les questions de reforme de la politique de la ville. Le gouvernement s’est plié aux exigences des notables locaux qui sont députés ou/et maires et qui ne veulent absolument pas se faire déborder par des organisations citoyennes issues des quartiers populaires.

La question c’est de savoir si le municipalisme citoyen est capable d’entendre l’importance des mouvements des quartiers populaires. Si oui, plusieurs villes pourront alors basculer. Mais avant cela il faut faire la connexion avec les organisations. C’est un vrai enjeu car il y a aussi des contradictions au sein du mouvement des banlieues, sécessionnistes voir identitaires qui peuvent finir par l’emporter. La coordination Pas Sans Nous essaye de faire un lien avec d’autres branches du mouvement social progressiste. Cette alliance peut-être très puissante…

Pour éviter un vote volatile des classes populaires il faut renforcer le travail de terrain et d’organisation. Du coup, depuis quelques années on travaille beaucoup avec des méthodes telles que les community organising (organisation des groupes de base), une perspective qu’il faut renforcer car il faut des leaders et de l’argent pour financer tout cela. Ce travail de terrain ne peut plus reposer sur une base uniquement militante. Ce fonds de 30 millions d’euros pour l’interpellation est donc pour nous une vraie bataille. Car il n’y a pas de raison que la démocratie représentative soit financée et que la participation des citoyens soit laissée de coté.

Dans ce contexte quel serait selon toi la place de Commonspolis dans la construction d’un espace international de promotion de l’expérience municipaliste citoyenne?

De manière stratégique il me semble que vu la tâche que les nouvelles municipalités ont à faire elles ont peu de temps de regarder au delà de leur guidon, de regarder un horizon car elles doivent gérer les relations avec les techniciens locaux, des agents publics, etc … La proposition commonspolis devrait à mon avis répondre à trois défis:

– Assurer une fonction d’articulation des activistes à différentes échelles, par exemple européennes, pour avancer dans la transformation personnelle et collective, un espace de respiration
– Un espace d’élaboration de projets communs, par ex. des services communs entre villes; la culture par exemple, ou l’élaboration de discours communs et de revendications communes à l’échelle européenne pour renforcer les logiques de plaidoyer, par exemple
– Un espace de dialogue avec les mouvements sociaux qui permette par exemple de connaitre les expériences concrètes mises en œuvre dans une autre ville… cette démarche permettrait de sortir de nos conflits au niveau local et de contourner les logiques de loyauté souvent à l’œuvre dans ces mêmes conflits.  

Rédigé par Commonspolis. 31 mars 2017

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